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de Veronica Lazăr

 

 

Lorsque l’économie daigne s’esquisser une généalogie, elle tend souvent à se projeter rétrospectivement comme une discipline qui lutte pour atteindre son autonomie naturelle. Imitant l’ancienne manière de l’histoire des sciences – qui se représente en accumulation de savoirs et dévoilement progressif de la vérité – et loin de se percevoir comme le résultat d’un processus constitutif ouvert et contingent, elle ne reconnaît parmi ses ancêtres légitimes que les théories qui ont fini par s’imposer ou celles qui s’apparentent aux notions libérales : ainsi peut-elle les traiter en « précurseurs ». Pour cette histoire dominante de l’économie, téléologique et continuitiste, qui identifie le « vrai » et le « faux » dans des doctrines méritant d’être enregistrées ou au contraire oubliées dans un récit du progrès de l’esprit humain, la pensée économique de Jean-Jacques Rousseau peut apparaître comme une branche morte, une excentricité démentie par les développements ultérieurs de la science économique moderne.

Pourtant le Discours sur l’économie politique, le seul grand écrit rousseauiste qui traite explicitement de questions qu’on qualifie aujourd’hui d’économiques, a été conçu à une époque où les réflexions sur le commerce, les impôts, la production et la circulation des richesses, correspondaient assez peu à l’image qu’en projette rétroactivement l’histoire des doctrines économiques. Au milieu du XVIIIe siècle, la pensée dite économique ne semble pas encore se diriger vers une spécialisation disciplinaire ou une autonomisation du champ épistémique censée refléter une sphère économique réglée par des principes indépendants de la société, la politique, l’histoire. Bien au contraire, même pour les théories les plus avancées – particulièrement celles des physiocrates, qui réclament leur savoir des sciences de la nature –, parler d’économie est une manière de traiter la politique, et les plus importants débats économiques forment le terrain qui voit naître des idées nouvelles sur la société, la gouvernance, la législation.[i]

Les écrits de Rousseau partagent ces représentations pré-libérales de l’existence d’un lien interne et d’une interdépendance entre le politique et l’économique, termes renvoyant eux-mêmes à une séparation beaucoup plus tardive. Le temps n’est pas encore venu de raccorder, dans la théorie libérale, la proclamation de leur séparation et l’expérience historique concrète de la dynamique capitaliste – ce que Karl Polanyi a nommé le désencastrement. La France du milieu du XVIIIe siècle mène des guerres coloniales, déploie des stratégies commerciales intérieures et extérieures sophistiquées ; ses disputes politiques suscitent des théories sur la nature de la monnaie, de la richesse, sur le rôle et les effets du luxe et de la mobilité sociale suscitée par l’argent, sur les réglementations ou la liberté des échanges ; elle est le théâtre de débats enflammés sur la signification et légitimité des impôts. Pourtant, elle n’est pas encore – et à l'époque rien de prouve qu'elle le deviendra nécessairement – une société de marché, donc une économie capitaliste à proprement parler : la production agricole ou artisanale ne se fait pas strictement en vue de l’échange marchand, la force de travail n’est que très modestement commodifiée[ii], l’allocation des ressources et des bénéfices monétaires ne dépend qu’en partie du marché - et un marché national unifié n'existe point encore ; quant à la contrainte de travailler et de produire qui pèse sur les laboureurs, elle n’est pas prioritairement une contrainte de nature économique, mais la conséquence d’une obligation politique, juridique où coutumière de livrer un surproduit, obligation provenant des rapports politiques établis dans la société d’états.[iii] Le terme même de « commerce », qui désigne alors les pratiques économiques, suggère de par ses utilisations multiples la connexion intime entre la logique des échanges économiques et le vocabulaire désignant les relations sociales et mondaines.

 

(Extrait de l'article "Le Discours sur l’économie politique de Jean-Jacques Rousseau ou pourquoi toute économie est une économie politique", Annuaire New Europe College, 2013-2014, en cours d'apparition)

 

 

[i] LARRÈRE, C., L’invention de l’économie au XVIIIe siècle : du droit naturel à la physiocratie, PUF, Paris, 1992 pp. 6-8, explique que si les physiocrates se sont proclamés effectivement les fondateurs d’une nouvelle science, ils ne l’ont pas moins placée sous le patronage des paradigmes dominantes, la nécessité physique et l’évidence mathématique, et surtout l’ont érigée en contenu privilégié de la politique de l’État monarchique. « Ils ont certainement voulu changer la modalité de la politique, en la faisant relever de la science, et non de la décision, en passant de l’autorité des hommes à la nécessité des choses, mais ils ne n’ont pas modifié la délimitation, Ils se situent toujours dans la globalité sociale, ils ont toujours affaire au corps politique. » (p. 7) L’incontournable livre de Larrère s’attache même à montrer que la pensée économique moderne et la notion de société ont une racine commune, voire qu’elles partagent en partie leur objet. – Contre les narrations qui reconstituent l’histoire de la pensée économique comme une libération progressive des entraves politique et de la subordination à l’État, il serait donc utile de se rappeler que les théories des physiocrates, considérées comme des formes radicales d’autonomisation du champ par des historiens tels J.-C. Perrot ou J.-Y. Grenier, sont plutôt une manière de penser concurremment le politique et l’économique tout en dépassant la durable tradition aristotélicienne du partage entre l’espace domestique de l’oikos et l’espace publique de la politique ; la pensée de Rousseau, comme on le verra dans ces pages, en est une autre.

[ii]En outre, une grande partie du futur prolétariat ne jouit pas encore de la liberté juridique de choisir un métier, et de nombreux types de dépendances, comme le servage ou les tenures, lient les paysans de leur occupation agricole. De plus, en France, ils sont encore très souvent de petits propriétaires fonciers, donc moins contraints de migrer vers les villes que les paysans anglais.

[iii] MEIKSINS WOOD, E., « The Separation of the Economical and the Political in Capitalism », in New Left Review, no. 127, 1981. Meiksins Wood s’appuie sur la distinction que fait Perry Anderson (dans ses Passages fromAntiquity to Feudalism et Lineages of the Absolutist State) entre, en gros, l’appropriation du surplus produit par le travail – ou plus-value – par des moyens intrinsèquement économiques, selon Anderson propres aux capitalistes, et, respectivement, l’appropriation extra-économique du surproduit qui assure aux seigneurs féodaux l’accès aux bénéfices sans qu’ils soient aucunement impliqués dans la production.

Qu'appelle-t-on économie?
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Tag(s) : #Rousseau, #Econonomie politica, #Karl Polanyi