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Nebun făcând o grimasă. Anonim sec. XVI

Nebun făcând o grimasă. Anonim sec. XVI

de Claudiu Gaiu

 

Le propos de notre recherche est de mettre en évidence le rapport, dissimulé par la spécialisation des disciplines historiques, entre les contraintes imposées à la pensée par le scepticisme moderne et les restrictions du comportement civil à l’aube de la modernité. Cette dualité entre la discipline intellectuelle et la formation affective ouvre l’espace d’une préhistoire de la critique de la faculté de juger. Nous nous concentrerons sur des textes pratiques, contenant des règles de la conscience de soi et des devoirs communautaires, mais non exempts d’une méditation spéculative sur la place de l’individu dans la société. Ainsi, nous pourrons rendre compte de l’échange permanent entre le logos justificateur et la praxis institutrice. Les nouveaux rapports sociaux et affectifs d’une civilité, qui imposera dans les siècles à venir les critères du jugement de l’action et de la pensée, sont exprimés dans des textes philosophiques et pédagogiques. La philosophie réfléchit ces changements par une méditation sur le rôle du prince et les devoirs des grands, pendant que la pédagogie esquisse les portraits classiques du courtisan. Un point privilégié de rencontre entre les deux directions d’analyse est le scepticisme civique que nous pouvons lire dans les digressions des Essais (1588) de Montaigne (1533-1592) ou dans l’organisation scolastique de la Sagesse (1604) de Pierre Charron (1541-1603). A l’instar de leurs vénérables ancêtres grecs et latins, les nouveaux pyrrhoniens occupent une position marginale et critique dans la cité philosophique. Le noble périgourdin déclare son renoncement à la philosophie au profit d’une description formative de soi. Son disciple parisien réduit la philosophie à une anthropologie qui trouve son accomplissement dans les préceptes de la conduite sociale.

Notre intention d’investiguer les racines de la pensée critique moderne repose ainsi sur une approche méthodologique qui croise l’histoire des idées avec l’anthropologie culturelle.

L’analyse du mouvement sceptique moderne ne peut se passer d’une réévaluation de la thèse de Richard Popkin : la philosophie moderne est engendrée par les tentatives diverses de dépassement de la provocation pyrrhonienne.1 Selon l’historien américain, la crise sceptique est provoquée par les tourments des réformes religieuses. Les intellectuels redécouvrent l’œuvre de Sextus Empiricus qui leur sert à redéfinir le rapport entre la foi et la raison. Les tensions entre l’attitude religieuse et la vie civile sont présentes dans les articulations de la philosophie de Montaigne et de Charron. La méditation chrétienne vivifie les nouvelles formes de la conscience publique et privée : la conversation, la lecture et la culture de soi.

1) Conversation. La conversation du pyrrhonien moderne est en premier lieu une exposition du soi. Honnêtement menée, elle anéantit les fausses images de soi-même, construites par l’orgueil. C’est l’exercice le plus naturel de l’esprit qui apprend par la rencontre des opinions contraires la pratique de la liberté. Par ce commerce civil, les gens se défont de la tyrannie des coutumes et des préjugés en faveur de la grâce du doute. Détaché de toute idée ferme, le gentilhomme incarne un art de vivre qui dissout la crispation de l’esprit ou de l’échauffement de l’âme. Le renoncement à la domination politique de l’interlocuteur évoque l’idéal de la sprezzatura, cette désinvolture qui cache l’effort du raisonnement et de la concentration. Ce comportement naturel se nourrit de l’enseignement pyrrhonien qui recommande le refus d’une conclusion définitive. Les adversaires de cette sagesse civile sont la pédanterie, l’afféterie et la sottise.

2) Lecture. La transformation de la lecture en thème de réflexion est le symptôme d’une culture du commentaire, reflet d’une conscience moderne du temps : distance nostalgique par rapport à la grandeur et à l’innocence des Anciens. Chez Montaigne, la lecture est une forme de cérémonie qui met en scène le jugement de valeur. L’appréciation vise la poésie, la philosophie et l’histoire. L’art des poètes est tenu en haute estime en raison du pouvoir accordé à l’imagination et au jeu des apparences. La philosophie est soumise à un examen sérieux : en quoi les constructions métaphysiques sont supérieures à l’envol de la fantaisie poétique ? Finalement la préférence de l’essayiste va vers la philosophie morale de Plutarque et de Sénèque, modèles littéraires d’un style fragmentaire et compagnons de l’introspection éthique. La fréquentation de l’histoire soulève le problème des qualités qui permettent à un auteur de juger des actions publiques et de la conscience des autres. Le choix des bons historiens est guidé par l’exigence de la vérité et de l’exemplarité du récit.

3) Culture de soi. L’entretien avec les honnêtes gens dans la conversation courtoise ou le commerce avec les morts dans le commentaire des œuvres anciennes se fondent sur une nouvelle culture de soi. L’attention à soi institue des rapports nouveaux entre l’apparence publique et l’existence privée. Le jugement moral ou esthétique passe par une réévaluation de nos propres outils intellectuels. Tout d’abord, il s’agit de la relation entre la conscience humaine et la croyance. Montaigne et Charron se servent des lettres pauliniennes pour arriver à une image défaillante de la raison humaine, incapable de s’élever à la hauteur des questions posées par la théologie. Mais le discours sceptique ne contredit pas pour autant l’héroïsme renaissant qui cherche la dignité humaine. La valeur de l’homme sera retrouvée par un chemin biaisé. Les premiers humanistes2 rachètent la faiblesse humaine par sa ressemblance avec la divinité, exprimée par voie intellectuelle dans la possibilité de connaître les principes de l’univers. Ils affranchissent l’homme de l’angoisse du péché par l’espoir du salut. Au contraire, chez les nouveaux pyrrhoniens le bonheur futur est converti dans une jouissance présente, obtenue par l’exercice philosophique du doute ou par le jeu esthétique des apparences.

L’écriture sceptique dégage une fiction conceptuelle : le sage civil – critère d’évaluation de ses propres défauts pour Montaigne et accomplissement des exercices morales pour Charron. Devant les problèmes soulevés par la crise générale provoquée par la liquidation du féodalisme politique et la rupture religieuse, ces auteurs élaborent une compréhension de la raison humaine qui accepte les risques de l’action et de la pensée et qui tient compte du tragique de l’existence. Leur idéal est l’homme d’esprit ou le sage, figure intellectuelle paradoxale : intéressé par la vie politique où il trouve des repères pour la connaissance de soi ; étudiant et exerçant son esprit pour participer aux affaires du monde.

L’éthique sceptique moderne décrit le processus de transformation culturelle et de changement civique, expérimenté dans les cours et dans les cités de l’Europe moderne. Pierre Charron participe à l’effort général des milieux intellectuels du XVIe siècle de réflexion sur les normes nouvelles qui offrent le cadre de l’expression du sujet moral et aux formes nouvelles de manifestation de l’autorité publique. La constitution de la philosophie de Charron n’est pas seulement une méditation sur ces sujets, mais aussi un exemple de mise en scène de l’acte philosophique à la fin de la Renaissance. Le lecteur est sollicité en égale mesure par ses affirmations que par ses omissions, par ses signes d’indépendance que par ses déclarations d’allégeance envers les institutions politiques et savantes. Sa vraie science de l’homme est une discipline civile qui comprend le caractère essentiellement historique et politique de la vie humaine. Organisant l’apparition publique, elle implique l’élaboration des conditions générales du discours éthique. Le Traité de la Sagesse codifie la représentation de la vertu en même temps qu’elle cherche les règles philosophiques de l’énoncé moral. Pour pouvoir détailler les techniques de bien vivre sous la forme de devoirs, de normes et d’avis qui circonscrivent l’action du sage, Charron s’appuie sur une anthropologie appelée à rendre compte des puissances naturelles de l’homme. Ainsi, le premier sens du concept de la nature est celui de réalité humaine en tant que principe vital et matière première des procédures prudentielles de manifestation sociale. Les préceptes de bonne conduite encadrent l’expression individuelle qui résulte d’un échange permanent entre l’âme et le monde. Le comportement vertueux règle ce commerce intramondain. La dénonciation des prétentions insoutenables de la théorie de procurer à l’homme les principes immuables de l’action éthique met la philosophie de la Sagesse dans une situation embarrassante. L’unité métaphysique de l’ego moral éclate pour se faire remplacer par une autoconstitution permanente d’un sujet fugace qui se crée à partir des affrontements politiques, des conversations amicales et des lectures de la tradition. Cette démarche d’édification morale est exposée par le thème pédagogique de la maîtrise de soi obtenue grâce aux exercices de domination des dispositions affectives et des propensions spirituelles des différents caractères.

La double perspective éthique et anthropologique nous aide à comprendre comment la contrainte qui institue le comportement vertueux et civil peut être ressentie comme une ouverture dans le cadre d’un nouveau pyrrhonisme. Par leur méditation sur la faiblesse de l’intellect humain et leur critique de la pulsion vaniteuse qui anime les positions dogmatiques, confirmées à la fois par l’opinion populaire et par la science savante, Montaigne et Charron s’affirment parmi les premiers penseurs de la tolérance moderne. C’est une philosophie agonale qui accepte et cherche les conflits, sources de la fermeté de l’âme, mais qui désamorce les conséquences désastreuses des guerres de l’esprit par la destruction sceptique des résolutions de la volonté et par la mise entre parenthèses des principes dogmatiques. Michel de Montaigne et Pierre Charron fondent la tradition des « moralistes »: la constitution, souvent physiologique, de la « raison », du « juste » du « sain ». Ils inaugurent la pensée moderne antisubstantialiste et antimétaphysique, concentrée sur les jeux des apparences, étudiés après la désillusion tonifiante, décrite comme repentance ou remords. Baltasar Gracián ou Friedrich Nietzche continueront cette ligne philosophique.

 

1History of scepticism: from Savanarola to Bayle, Oxford University Press, 2003

2 Cf. Bartolomeo Fazio, De excellentia et praestantia hominis-1447 ; Giannozo Manetti De dignitate et excellentia hominis-1452 ; Pico della Mirandola, Oratio de hominis dignitate -1486 ; Hernàn Perez de Oliva, Diálogo de la dignidad del hombre -1548

 

(Extras din New Europe College Yearbook 2009-2010)
Triptic flamand. sec. XVI

Triptic flamand. sec. XVI

Tag(s) : #Montaigne, #conversatie, #judecata, #Charron, #scepticism